La comtesse Greffulhe La presse mondaine et la fabrique de la célébrité
La presse mondaine et la fabrique de la célébrité
Une réputation mondaine ne se formait pas dans les salons seuls. Elle passait par des rubriques quotidiennes, écrites par des professionnels, lues attentivement, et beaucoup moins innocentes qu'elles n'en avaient l'air.
La célébrité de figures comme la comtesse Greffulhe a été construite en partie par un dispositif de presse dont il ne reste presque rien aujourd'hui. Le décrire aide à comprendre d'où viennent la plupart des affirmations qui circulent encore.
Un genre de presse
À partir des années 1870, la presse française connaît une expansion considérable, portée par la baisse des coûts d'impression, l'alphabétisation, et une loi de 1881 qui établit un régime de liberté sans équivalent auparavant.
Dans ce paysage, plusieurs quotidiens parisiens s'adressent explicitement à un public aisé et consacrent une part fixe de leurs colonnes à la vie du monde. On y trouve deux formats distincts.
Le carnet. Une rubrique brève et régulière, qui enregistre les naissances, les fiançailles, les mariages, les décès, les arrivées et les départs, les réceptions annoncées. C'est un service d'information autant qu'un bulletin de rang : y figurer, sous quelle rubrique et dans quel ordre, avait un sens.
La chronique. Un texte signé, souvent d'un pseudonyme, qui raconte une soirée, décrit une toilette, cite un mot, rapporte une rencontre. Le genre demandait un accès réel au milieu décrit, et donc des chroniqueurs qui en faisaient partie ou en étaient proches.
Une information négociée
Il faut être clair sur un point : cette presse ne s'informait pas contre son sujet, elle s'informait avec lui.
Les hôtesses fournissaient les listes d'invités. Les couturiers avaient intérêt à ce que leurs robes soient nommées. Les familles annonçaient elles-mêmes ce qu'elles souhaitaient voir paraître. Un chroniqueur qui aurait déplu se serait fermé les portes dont dépendait son travail.
Le résultat est une source d'un type particulier : factuellement fiable sur des points vérifiables — qui était présent, quel jour, dans quelle salle — et systématiquement complaisante sur tout le reste. Il faut la lire comme on lit une communication, en distinguant l'information de la mise en scène.
Ce que cela produisait
Le dispositif fabriquait une notoriété d'un genre nouveau : une célébrité sans œuvre publique, fondée sur la seule répétition d'un nom dans un contexte flatteur.
Le mécanisme est cumulatif. On est cité parce qu'on est connu, et connu parce qu'on est cité. La position mondaine et la présence dans les journaux se renforcent mutuellement, jusqu'à ce que le nom devienne une référence que le lecteur reconnaît sans savoir pourquoi.
Ce phénomène a précédé la photographie de presse et il a été considérablement amplifié par elle, quand les procédés d'impression ont permis de faire paraître des images dans les quotidiens. Nous décrivons ce passage dans notre page sur le portrait photographique.
Un effet indirect sur les arts
Cette presse a joué un rôle dans la vie artistique, moins par ses jugements que par sa géographie.
Rendre compte d'un concert privé, d'une première d'opéra ou d'une saison de ballet en même temps que de la composition de la salle produisait un effet précis : la présence des bonnes personnes devenait une caution artistique. Un spectacle dont le compte rendu énumérait des noms considérés se trouvait par là même validé, indépendamment de ce qui s'était joué sur scène.
C'est ce mécanisme qui donne leur efficacité aux appuis mondains décrits dans nos pages sur le mécénat musical privé et sur les Ballets russes. Le soutien d'une figure mondaine valait pour partie parce qu'il serait imprimé.
Le pont avec la littérature
Un certain nombre d'écrivains ont pratiqué la chronique mondaine, par nécessité alimentaire ou par goût de l'observation. C'est le cas de Marcel Proust, qui a donné à la presse des textes de ce genre avant de composer son œuvre romanesque.
Ce détail a son importance pour notre sujet. Une part du regard porté ensuite sur cette société, y compris dans le roman, s'est formée dans l'exercice d'un métier qui consistait à décrire des soirées pour un journal. Nous y revenons dans la page consacrée à Proust.
Ce qu'il faut en faire aujourd'hui
Beaucoup d'anecdotes qui circulent sur les figures de la Belle Époque proviennent de ces colonnes, directement ou par l'intermédiaire de mémorialistes qui s'en sont servis.
Elles ne sont pas sans valeur : ces journaux datent les événements, nomment les présents et fixent des faits matériels vérifiables. Mais ils ne disent presque jamais rien de fiable sur les intentions, les sentiments ou les rapports réels entre les personnes, et c'est précisément ce que les récits ultérieurs leur font dire. La même prudence s'impose ici que pour les mémoires.
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