La comtesse Greffulhe

La comtesse Greffulhe La comtesse et Proust

La comtesse et Proust

L'assimilation est devenue automatique. Elle est en partie juste et largement excessive.

Ce qui est établi

Marcel Proust a rencontré la comtesse Greffulhe et l'a admirée. Il l'a évoquée dans sa correspondance en des termes qui ne laissent guère de doute sur l'impression qu'elle lui fit.

Des éléments de son apparence, de son maintien et de sa position mondaine se retrouvent dans les personnages de la duchesse et de la princesse de Guermantes.

Ce qui l'est moins

Proust construisait ses personnages par assemblage. La duchesse de Guermantes doit à plusieurs femmes du même monde, et les commentateurs ont proposé d'autres modèles avec des arguments solides.

Réduire le personnage à un portrait de la comtesse Greffulhe, c'est méconnaître la manière dont À la recherche du temps perdu est écrit. Proust ne transposait pas, il recombinait.

Il faut ajouter que le roman n'est pas non plus une source sur cette société, quoi qu'il en restitue. Sur ce point, la prudence à observer est du même ordre que devant un livre de souvenirs, et plus grande encore : un romancier n'a jamais prétendu être exact.

Pourquoi la légende a pris

Parce qu'elle est commode. Un personnage célèbre, un modèle identifiable, une phrase à mettre en légende d'une photographie. Et parce que la comtesse elle-même, très soucieuse de son image, n'avait aucune raison de démentir une association aussi flatteuse.

S'y ajoute un facteur mécanique. Une figure abondamment décrite et photographiée dans les chroniques mondaines fournit au lecteur un visage disponible, et c'est naturellement celui-là qu'il place sur le personnage. L'attribution en dit alors autant sur ce qui était visible que sur ce que l'auteur a réellement emprunté.

Le reste est un mécanisme de reprise ordinaire : un premier commentateur avance l'identification, un deuxième la lui emprunte, un troisième la trouve chez les deux précédents et la tient pour acquise. La répétition n'a jamais valu vérification.

Ce que le roman fait des modèles

Il vaut la peine de préciser le mécanisme, parce qu'il explique pourquoi la question « qui est la duchesse de Guermantes ? » est mal posée.

Un personnage de la Recherche n'est pas un portrait déguisé mais un composé. Proust prélève un trait physique chez l'une, une manière de parler chez une autre, une position sociale chez une troisième, et fait tenir l'ensemble par une logique romanesque qui n'appartient à aucune. Il l'a écrit lui-même à plusieurs reprises à ses correspondants, agacé qu'on cherchât des clefs.

S'ajoute une difficulté de chronologie. Le roman s'écrit sur une quinzaine d'années et se publie sur davantage ; les personnages évoluent au fil de la rédaction, absorbant en cours de route des observations nouvelles. Un modèle supposé du début n'explique donc pas l'état final du personnage.

Enfin, la duchesse et la princesse de Guermantes ne sont pas la même figure et ne remplissent pas la même fonction dans le récit. Les rabattre l'une sur l'autre, comme le fait souvent la reprise journalistique, revient à additionner des traits qui n'ont jamais coexisté.

Ce que l'on peut dire sans se tromper

Trois formulations résistent à l'examen, et elles suffisent.

Proust a connu la comtesse Greffulhe et l'a admirée — c'est établi par sa correspondance. Certains éléments de son apparence et de sa position ont nourri son travail sur le personnage — c'est raisonnable et communément admis. Et le personnage ne se réduit pas à elle — c'est ce que dit l'analyse du texte.

Tout ce qui va au-delà, en particulier les phrases qu'on lui prête et qui se retrouveraient telles quelles dans le roman, appartient à la catégorie des affirmations à vérifier avant de les reprendre. Nous expliquons ailleurs pourquoi les souvenirs mondains résistent mal à cette vérification.

Ce que l'on y gagne à être exact

La comtesse Greffulhe est plus intéressante comme figure historique que comme clé d'un roman. Son action de mécène, sa position dans un monde en train de disparaître et la conscience qu'elle en avait valent par elles-mêmes. Voir le mécénat.

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