La comtesse Greffulhe Lire un mémorialiste avec méthode
Lire un mémorialiste avec méthode
Les mémoires de la Belle Époque sont la source la plus abondante sur ce milieu et la plus dangereuse. Voici les questions à leur poser avant de les croire.
Une grande part de ce qui s'écrit aujourd'hui sur la comtesse Greffulhe descend, par une chaîne de reprises, d'un petit nombre de livres de souvenirs. Nous signalons ce problème dans notre page sur les sources disponibles ; il vaut la peine de détailler la méthode.
Première question : quand cela a-t-il été écrit ?
Un mémorialiste écrit rarement au moment des faits. L'écart entre l'événement et sa mise par écrit est souvent de trente ou quarante ans, parfois davantage.
Cet écart n'est pas neutre. La mémoire reconstruit, elle simplifie, elle place ensemble des scènes séparées, elle attribue à un moment ce qui s'est étalé sur des années. Elle attribue aussi des mots : un dialogue rapporté quarante ans après n'est pas un dialogue, c'est une reconstitution.
Il faut donc toujours chercher la date d'écriture, et non seulement la date des faits racontés. Un souvenir publié dans les années 1920 sur une soirée de 1890 est un document sur les années 1920 autant que sur 1890.
Deuxième question : pourquoi ce livre existe-t-il ?
On n'écrit pas ses mémoires sans motif. Les motifs les plus fréquents dans ce milieu sont assez lisibles.
Justifier une position perdue, quand la fortune ou le rang se sont défaits. Régler des comptes avec des familles ou des personnes précises. Établir une généalogie sociale, en montrant qui l'on a connu. Vendre un livre, tout simplement, à un public friand d'un monde disparu.
Chacun de ces motifs déforme d'une manière prévisible. Un auteur déclassé grandit le monde qu'il a perdu. Un auteur en froid avec quelqu'un le rend ridicule. Un auteur qui vend son témoignage ajoute des anecdotes. Repérer le motif permet de savoir dans quel sens corriger.
Troisième question : l'auteur y était-il ?
Les récits mondains mêlent trois régimes que le texte distingue mal : ce que l'auteur a vu, ce qu'on lui a raconté, et ce qu'il a lu.
La troisième catégorie est la plus traître. Beaucoup de mémorialistes ont consulté les chroniques de journaux pour rafraîchir leurs souvenirs, et rapportent donc comme vécu ce qu'ils ont retrouvé imprimé. Une anecdote peut ainsi faire un aller-retour complet — de la presse au souvenir, puis du souvenir à la biographie — sans jamais avoir eu d'autre origine qu'un entrefilet.
Quatrième question : combien de sources indépendantes ?
C'est le critère décisif, et le plus simple à appliquer.
Une anecdote attestée par plusieurs témoins qui ne se connaissaient pas et n'ont pas pu se lire a une valeur. Une anecdote qui n'apparaît que chez un auteur, et que tous les autres reprennent après lui dans des termes proches, n'a que la valeur de cet auteur — quel que soit le nombre de fois où elle a été republiée depuis.
La répétition ne vaut pas confirmation. C'est l'erreur la plus commune sur ce type de sujet, et elle est d'autant plus difficile à éviter que les reprises ne citent presque jamais leur source.
Le signe d'alerte le plus fiable est la formulation identique. Quand la même anecdote revient partout avec les mêmes mots, elle a une source unique et elle n'a jamais été vérifiée.
Cinquième question : la scène est-elle trop bien faite ?
Un souvenir authentique est généralement décousu, avec des détails inutiles et des zones vides. Une scène complète, avec une entrée, une réplique et une chute, ressemble davantage à un récit construit qu'à un souvenir.
Ce n'est pas une preuve de fausseté, mais c'est un indice. Les meilleurs passages des mémoires sont souvent les moins fiables, parce que le travail littéraire qui les rend mémorables est aussi celui qui les éloigne des faits.
Ce que ces textes documentent réellement
Il ne s'agit pas de les écarter. Ils sont irremplaçables sur plusieurs plans.
Ils documentent l'atmosphère, le vocabulaire, les usages, les rythmes de vie, la manière dont ce milieu se percevait lui-même. Ils fournissent des noms, des liens de parenté, des configurations sociales que rien d'autre ne restitue. Ils donnent accès à des jugements portés à l'époque, y compris injustes, qui sont des faits en eux-mêmes.
Ce qu'ils ne documentent pas, c'est le détail factuel : les dates, les mots exacts, les intentions, les sentiments prêtés à autrui. C'est malheureusement ce qu'on leur emprunte le plus volontiers.
Où trouver mieux
Quand une question factuelle se pose, il vaut mieux aller vers des sources qui ne dépendent pas d'un témoignage : les papiers conservés dans les fonds d'archives, les documents de gestion des domaines, les registres d'état civil, les programmes de concert, les objets datés comme les vêtements conservés.
Ces sources sont plus arides et beaucoup moins citables. Elles ont l'avantage de n'avoir pas été écrites pour être lues, ce qui est la meilleure garantie que l'on puisse demander à un document.
Le même raisonnement s'applique, en plus fort encore, au roman : nous l'expliquons dans notre page consacrée à Proust.
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