La comtesse Greffulhe Les femmes et le pouvoir d'influence dans ce milieu
Les femmes et le pouvoir d'influence dans ce milieu
Parler d'influence plutôt que de pouvoir n'est pas une élégance de langage. C'est la description exacte d'une situation juridique.
On lit souvent que la comtesse Greffulhe fut une femme puissante. La formule est trop rapide, et la corriger permet de voir ce qu'elle faisait réellement.
Le cadre juridique
Le droit français du XIXe siècle place la femme mariée dans une position d'incapacité. Le code civil issu de 1804 organise l'autorité du mari sur la personne et sur les biens du ménage, et la femme mariée ne peut accomplir seule un grand nombre d'actes juridiques.
Cette situation ne se modifie que très tardivement. L'incapacité civile de la femme mariée n'est levée qu'en 1938, et il faut attendre le milieu des années 1960 pour qu'une femme mariée puisse exercer une profession ou disposer d'un compte bancaire sans l'autorisation de son mari. Le droit de vote et d'éligibilité n'est accordé aux femmes qu'en 1944, et exercé pour la première fois l'année suivante.
Élisabeth Greffulhe, née en 1860, morte en 1952, a donc vécu l'essentiel de son existence adulte sous ce régime. Une femme de sa génération et de son milieu ne pouvait ni voter, ni siéger, ni administrer librement une fortune dont elle était pourtant l'un des supports.
Ce qui était fermé
À l'incapacité juridique s'ajoutaient des fermetures pratiques.
Les grandes écoles et la plupart des carrières publiques n'étaient pas accessibles. Les académies n'admettaient pas de femmes. Les conseils d'administration, les directions d'institutions, les fonctions diplomatiques et politiques leur étaient étrangers. L'enseignement supérieur féminin s'ouvre lentement à partir de la fin du siècle, et il concerne d'abord d'autres milieux que celui-ci.
Il faut y ajouter une contrainte propre à l'aristocratie : le travail rémunéré déclassait. Une femme de ce monde qui aurait voulu exercer un métier aurait perdu sa position sans en gagner une autre.
Ce qui restait ouvert
Restaient trois registres, et ils ont été occupés avec une intensité qui n'a rien d'accidentel.
Recevoir. Tenir un salon était une activité entièrement légitime, exercée sous son propre nom, avec un pouvoir de décision réel sur les admissions. C'est le seul domaine de ce milieu où une femme arbitrait sans devoir en référer à quiconque. Nous en décrivons la mécanique dans notre page sur le salon parisien.
Soutenir. Le mécénat artistique et scientifique était considéré comme une extension acceptable du rôle de maîtresse de maison. Il permettait pourtant des engagements durables, des choix contestés et une action publique, comme le montre par exemple la querelle wagnérienne.
Faire œuvre de bienfaisance. Comités, ventes de charité, patronages : cette activité, encouragée parce que conforme aux attentes, a constitué pour beaucoup de femmes une école d'organisation et de gestion de budgets, sans qu'aucun titre professionnel ne vienne jamais la sanctionner.
Il faut y ajouter la conduite d'une maison, que l'on classe à tort parmi les activités domestiques. Diriger une grande demeure pendant une saison de réceptions à la campagne revenait à administrer plusieurs semaines durant un personnel nombreux, un budget conséquent et une trentaine d'invités dont les susceptibilités devaient être ménagées.
Ce que « influence » veut dire, exactement
Une femme de ce milieu ne décidait pas ; elle mettait en rapport, elle recommandait, elle appuyait, elle refusait son appui. Son action passait par des personnes qui, elles, disposaient de la capacité juridique et des fonctions.
Cette médiation obligée a deux conséquences que l'on constate en permanence dans les sources.
La première est qu'elle laisse peu de traces formelles. Une décision produit un document ; une recommandation produit une lettre, parfois rien. C'est l'une des raisons pour lesquelles ce type d'action est difficile à établir et à mesurer, et pourquoi nous nous méfions des évaluations chiffrées.
La seconde est qu'elle a été facilement redécrite en termes de séduction ou de caprice. Une femme qui obtient sans commander est aisément soupçonnée d'avoir usé de moyens illégitimes, et c'est une des constantes du regard porté sur ces figures par les mémorialistes comme par la presse.
Une précaution nécessaire
Rien de ce qui précède ne fait de ces femmes des victimes ni des figures d'émancipation.
Elles appartenaient à un très petit groupe extraordinairement privilégié, qui disposait de fortune, de domesticité et de sécurité. Les contraintes qui pesaient sur elles étaient réelles, et elles étaient sans commune mesure avec celles que subissaient les femmes des autres classes, dont le travail était nécessaire et la vie beaucoup plus dure.
L'intérêt de leur cas est ailleurs. Il montre que même au sommet de la hiérarchie sociale, le droit et l'usage fermaient à une femme l'accès direct à l'action publique, et que ce qui reste de leurs entreprises a dû emprunter des voies obliques. C'est ce détour qu'il faut avoir en tête en lisant l'histoire de ce mécénat.
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