La comtesse Greffulhe La saison de chasse et la vie de château
La saison de chasse et la vie de château
Un château de chasse est une organisation, pas un décor. Comprendre son calendrier, son personnel et ses contraintes éclaire ce que représentait un séjour à Bois-Boudran.
Bois-Boudran était un domaine de chasse et de réception saisonnière. Cette double fonction obéissait à des règles précises, communes à un grand nombre de propriétés françaises de la même époque.
Deux chasses qu'il ne faut pas confondre
Le français emploie un seul mot pour deux pratiques très différentes, et la confusion est constante dans les textes de vulgarisation.
La chasse à courre, ou vénerie, consiste à poursuivre un animal — cerf, chevreuil, sanglier, lièvre selon les équipages — avec une meute de chiens courants, les chasseurs suivant à cheval. Elle exige un équipage permanent : chiens, chevaux, piqueux, chenil, écuries, et un territoire forestier étendu. C'est une pratique d'un coût considérable, pratiquée par un très petit nombre de familles, et fortement codifiée dans ses tenues, ses sonneries et son vocabulaire.
La chasse à tir, sous ses différentes formes, se pratique au fusil. Dans sa version organisée, dite battue, des rabatteurs poussent le gibier vers une ligne de tireurs postés. Le gibier concerné est essentiellement du petit gibier — faisans, perdrix, lièvres — souvent élevé ou soutenu par des lâchers, sur un territoire aménagé à cet effet.
La distinction n'est pas seulement technique. La première est une poursuite dont l'issue est incertaine et qui occupe la journée entière ; la seconde est une opération réglée d'avance, dont le résultat se compte. Un domaine réputé pour ses tableaux de chasse — c'est-à-dire pour le nombre de pièces prélevées, comptées et alignées en fin de journée — relève de la seconde catégorie.
L'aménagement d'un territoire
Une chasse à tir de haut niveau suppose un travail agricole et forestier permanent : entretien de remises et de couverts où le gibier se tient, cultures laissées sur pied pour le nourrir, élevage et lâchers, destruction des prédateurs, surveillance contre le braconnage.
Cela signifie un personnel spécialisé — gardes-chasse, garde-chef, aides — employé toute l'année pour quelques journées de chasse. Le rapport entre l'effort permanent et l'usage ponctuel donne la mesure de ce que représentait ce genre de loisir.
Il implique aussi une empreinte agricole. Une chasse de cette ampleur oriente l'exploitation d'une partie des terres et pèse sur les rapports avec les fermiers du domaine. Ce sont des faits économiques ordinaires, dont les archives de gestion gardent la trace bien mieux que les récits mondains.
Le calendrier
La chasse commande le calendrier des séjours. Les périodes d'ouverture concentrent la vie du château sur l'automne et l'hiver, la belle saison étant consacrée à Paris, aux eaux ou aux voyages.
Cette alternance est le rythme fondamental de ce milieu : la saison parisienne, avec ses bals, ses concerts et les jours de réception ; puis la dispersion vers les propriétés ; puis le retour. Les mêmes personnes se retrouvent successivement dans ces différents cadres, ce qui renforce encore la cohésion du groupe.
Le développement du chemin de fer a rendu ce va-et-vient praticable. Une propriété de Seine-et-Marne devient accessible depuis Paris dans la journée, ce qui n'était pas le cas une génération plus tôt, et la géographie des séjours s'en trouve modifiée.
Ce que fait la maîtresse de maison
Pendant que les hommes chassent, le château fonctionne — et quelqu'un le fait fonctionner.
Composer la liste des invités, en tenant compte des rangs, des brouilles et des alliances. Attribuer les chambres, ce qui est un exercice de préséance à part entière. Organiser les repas, dont un déjeuner porté sur le terrain. Occuper ceux qui ne chassent pas. Régler les arrivées et les départs par le train. Superviser un personnel augmenté pour l'occasion, auquel s'ajoutent les domestiques que les invités amènent avec eux.
C'est un travail d'organisation continu, exercé sur plusieurs semaines, et il constitue l'une des rares formes de responsabilité étendue reconnues aux femmes de ce milieu. Nous développons ce point dans notre page sur l'influence féminine.
L'usage politique
Ces séjours n'étaient pas seulement des divertissements. Réunir pendant plusieurs jours, dans un même lieu, des hommes politiques, des diplomates, des membres de familles régnantes et des financiers produit des conversations qu'aucune réunion officielle ne permettrait.
C'est la raison pour laquelle la liste des invités d'une grande chasse pouvait avoir une valeur d'information, et pourquoi les chroniqueurs mondains la publiaient. La composition d'un séjour disait quelque chose des rapprochements en cours.
Un mot sur le regard d'aujourd'hui
Les tableaux de chasse de cette époque atteignent des chiffres qui heurtent, et nous l'écrivons déjà dans la page consacrée au domaine. Il faut le dire sans le transformer en jugement facile.
Ces pratiques étaient l'usage normal d'un milieu, elles s'appuyaient sur une conception du gibier comme ressource produite, et elles n'ont commencé à être discutées que bien plus tard. Les décrire exactement, sans les minimiser ni les extraire de leur époque, est la seule façon honnête d'en rendre compte.
Publié le