La comtesse Greffulhe

La comtesse Greffulhe Le faubourg Saint-Germain, un milieu plus qu'un quartier

Le faubourg Saint-Germain, un milieu plus qu'un quartier

Le nom désigne un quartier de la rive gauche, mais il servait surtout à nommer un milieu — et ce milieu ne coïncidait déjà plus tout à fait avec sa géographie.

Toutes les évocations de la société parisienne de cette époque emploient l'expression. Elle est rarement définie, et elle recouvre deux choses distinctes qu'il vaut la peine de séparer.

Le lieu

Au sens strict, le faubourg Saint-Germain est un quartier de la rive gauche, aujourd'hui pour l'essentiel dans le septième arrondissement, structuré par la rue de Grenelle, la rue de Varenne, la rue Saint-Dominique et la rue de l'Université.

Il s'urbanise à partir du XVIIe siècle et surtout au XVIIIe, quand la noblesse de cour quitte le Marais devenu démodé pour faire bâtir là de vastes demeures entre cour et jardin. Le terrain y était encore disponible et proche des Invalides comme du fleuve. C'est cette vague de construction qui a donné au quartier son bâti caractéristique, dont nous parlons dans la page consacrée à l'architecture des hôtels particuliers.

Le milieu

Au sens large, et c'est l'emploi le plus fréquent, « le Faubourg » désigne un groupe : les familles de l'ancienne noblesse françaises restées attachées à leur rang, à leurs alliances et à une certaine idée de leur place.

Ce groupe a une histoire politique. La Révolution, puis les changements de régime successifs, l'ont écarté par étapes du pouvoir. Après 1830, une partie de ces familles refuse de servir la monarchie de Juillet et se retire de la vie publique. Sous la Troisième République, ce retrait devient à peu près général : le régime est tenu par des hommes venus d'ailleurs, et l'aristocratie légitimiste choisit largement l'abstention.

Ce retrait volontaire est la clef de tout le reste. Un groupe qui ne dispose plus de fonctions officielles se rabat sur ce qui lui reste : le prestige, la généalogie, les alliances, le contrôle de sa propre fréquentation. La vie mondaine devient l'activité principale d'un milieu que la vie publique n'occupe plus.

Pourquoi cela ne coïncide pas avec l'adresse

Il y a là un point que les récits mondains embrouillent volontiers. Appartenir au Faubourg n'obligeait pas à y habiter, et y habiter ne suffisait pas à en être.

Le cas de la comtesse Greffulhe l'illustre bien : son hôtel de la rue d'Astorg se trouvait dans le huitième arrondissement, rive droite, à proximité des quartiers neufs où s'était installée la fortune récente. Sa naissance la rattachait pourtant sans ambiguïté à la haute aristocratie, et son salon comptait parmi ceux que le Faubourg fréquentait.

Cette dissociation entre l'adresse et l'appartenance dit quelque chose du Paris de la fin du siècle. Les grandes fortunes nouvelles bâtissaient rive droite, autour de la plaine Monceau et des Champs-Élysées ; les familles anciennes gardaient leurs murs rive gauche. Les mariages, les affaires et les salons faisaient communiquer les deux rives bien avant que le vocabulaire ne l'admette.

Le vocabulaire de la clôture

Le Faubourg s'est doté d'un lexique qui sert à trier : on « en est » ou l'on « n'en est pas », on est « du monde » ou l'on n'en est pas, certaines familles sont dites anciennes et d'autres pas. Ces distinctions sont d'autant plus finement travaillées que le groupe perd du pouvoir réel : c'est un classique, la hiérarchie interne se durcit à mesure que la hiérarchie externe s'efface.

Il faut donc lire ce vocabulaire pour ce qu'il est, un instrument de clôture, et non comme une description objective d'une réalité sociale. Il est fabriqué par ceux-là mêmes qu'il avantage.

Ce que la littérature en a fait

Ce milieu a été abondamment décrit, et il l'a surtout été de l'extérieur ou par des observateurs en position ambiguë. C'est vrai de la plupart des mémorialistes, et c'est vrai aussi du romancier qui en a donné la représentation la plus durable. Nous détaillons ailleurs pourquoi il est risqué de lire ces textes comme des documents, à propos de Proust et de la lecture des mémoires.

Retenons seulement ceci : un groupe qui se raconte beaucoup et se laisse peu observer produit une image de lui-même très cohérente et très difficile à vérifier.

La fin

La Première Guerre mondiale marque une rupture nette. Les pertes humaines touchent durement une classe qui fournissait des officiers, les fortunes foncières s'effondrent avec l'inflation, l'entretien des grandes demeures devient impossible pour beaucoup, et le personnel domestique disparaît.

Le quartier, lui, existe toujours, et son bâti a même mieux résisté que celui de la rive droite : une part des hôtels du faubourg Saint-Germain a été sauvée par l'État et les ambassades, ce que nous évoquons dans la page consacrée à leur devenir. Le milieu qui portait ce nom, en revanche, ne s'est pas reconstitué.

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