La comtesse Greffulhe

La comtesse Greffulhe L'hôtel particulier parisien et ce qu'il est devenu

L'hôtel particulier parisien et ce qu'il est devenu

Ces maisons étaient des machines à recevoir. Quand recevoir a cessé d'être une activité, elles sont devenues des bâtiments sans emploi — et c'est de là que vient tout le reste de leur histoire.

Le salon, la visite, la réception supposent un contenant. L'hôtel particulier est ce contenant, et son plan renseigne sur les usages mieux que bien des témoignages.

Le plan classique

Le modèle parisien s'est fixé aux XVIIe et XVIIIe siècles : une demeure « entre cour et jardin ». Depuis la rue, on franchit une porte cochère assez large pour laisser passer une voiture attelée ; on débouche dans une cour ; le corps de logis occupe le fond de cette cour et ouvre de l'autre côté sur un jardin protégé du bruit.

Le plan « entre cour et jardin » Coupe schématique d'un hôtel particulier parisien : depuis la rue, une porte cochère ouvre sur une cour, puis le corps de logis, puis le jardin à l'arrière. la rue porte cochère cour communs corps de logis jardin filtrage des arrivées représentation intimité
Le dispositif n'est pas décoratif. La cour filtre et hiérarchise les arrivées — on s'y arrête en voiture, on y est vu —, le corps de logis abrite la représentation, et le jardin ménage un envers privé. La distance sociale est inscrite dans le plan avant de l'être dans les usages.

Cette disposition règle plusieurs problèmes à la fois. Elle isole la maison de la rue. Elle permet aux voitures de déposer les visiteurs à l'abri, ce qui compte quand on arrive en tenue de soirée. Elle sépare les circulations : les communs, les cuisines, les écuries et les logements du personnel se répartissent le long de la cour et des ailes, sans croiser le parcours des invités.

À l'intérieur, les pièces de réception s'organisent le plus souvent en enfilade au premier niveau. Cette succession de pièces ouvertes les unes sur les autres n'est pas décorative : elle permet de graduer l'accueil. On s'arrête dans la première quand on ne fait que passer, on va plus loin selon son rang et son intimité avec la maison. Le plan lui-même trie les visiteurs, en prolongement des codes de la visite.

L'escalier d'honneur, les antichambres, la place du portier remplissent la même fonction : ce sont des filtres successifs, matérialisés en pierre.

Une machine coûteuse

Un tel bâtiment ne fonctionne qu'avec du personnel nombreux, un chauffage ruineux, un entretien permanent et un terrain qui devient, à mesure que Paris se densifie, extraordinairement précieux.

C'est cette dernière donnée qui explique la suite. Au XIXe siècle, la spéculation immobilière rend le sol d'un hôtel particulier plus rentable couvert d'immeubles de rapport que de jardins. Les grands travaux d'urbanisme du Second Empire, en perçant des voies nouvelles, accélèrent le mouvement : les percées traversent des parcelles, indemnisent les propriétaires et livrent des terrains au lotissement.

Beaucoup d'hôtels disparaissent ainsi, sans drame et sans que personne ne s'en émeuve à l'époque. Un jardin de plusieurs milliers de mètres carrés au cœur de Paris devient un luxe qu'une seule famille ne justifie plus.

Les quatre destins

Vus depuis aujourd'hui, les hôtels particuliers parisiens ont connu quatre sorts.

La démolition. C'est le plus fréquent, surtout pour les demeures les moins remarquables ou les mieux situées. Le terrain valait plus que le bâtiment.

La conversion administrative. Un certain nombre des plus vastes ont été repris par l'État, par des ambassades ou par des institutions, qui avaient besoin de représentation et pouvaient supporter le coût. Le quartier du faubourg Saint-Germain doit à ce mouvement la conservation d'une part importante de son bâti du XVIIIe siècle.

Le musée. Quelques-uns sont devenus des établissements ouverts au public, souvent parce qu'une collection y était attachée ou qu'un legs l'imposait. C'est la seule catégorie que le visiteur ordinaire peut voir de l'intérieur sans démarche particulière.

Le découpage. Beaucoup, enfin, subsistent en apparence mais ont été divisés en appartements ou en bureaux. La façade reste, la distribution intérieure a disparu, et avec elle ce qui faisait le sens du bâtiment.

Pour savoir ce qu'il advient d'une demeure précise, l'état de protection au titre des monuments historiques est consultable dans la plateforme ouverte du patrimoine, qui agrège les bases du ministère de la Culture. Une inscription ou un classement n'y garantit pas l'accès du public : ce sont deux questions distinctes.

Le cas de la rue d'Astorg

Nous ne sommes pas en mesure d'affirmer ce qu'il est advenu du bâtiment qui abritait le salon de la comtesse Greffulhe, et nous préférons l'écrire plutôt que d'avancer une version plausible.

Le huitième arrondissement a été très largement reconstruit au XXe siècle, et les hôtels particuliers de ce secteur ont subi une pression foncière plus forte que ceux de la rive gauche, sans le rempart des institutions publiques. Cela rend une conservation intacte peu probable, mais une probabilité n'est pas un fait, et nous ne la présentons pas comme tel.

Comment lire une façade

Pour qui se promène, quelques indices permettent de repérer ce qui subsiste. Une porte cochère anormalement large sur une rue étroite. Un décrochement du bâti en retrait de l'alignement, signe d'une cour comblée ou conservée. Des chaînages de pierre et des proportions de fenêtres qui ne correspondent pas à l'immeuble voisin. Une hauteur d'étage noble supérieure aux autres niveaux.

Ces traces suffisent souvent à deviner qu'un hôtel se trouvait là, même quand il ne reste que le portail. Elles ne disent rien de qui l'habitait : c'est l'affaire des archives, pas de la promenade. Sur ce que l'on peut réellement visiter aujourd'hui, nous renvoyons à notre page sur les visites.

Une remarque sur la nostalgie

La disparition de ces demeures est souvent racontée comme une perte pure. Elle mérite d'être regardée plus froidement.

Ces bâtiments occupaient une surface considérable au bénéfice d'un très petit nombre de personnes, dans une ville qui manquait de logements. Leur remplacement a permis d'en loger beaucoup d'autres. Que l'on regrette la qualité architecturale de ce qui a disparu est légitime ; en faire un âge d'or perdu suppose d'oublier à quel prix, et pour qui, cet âge d'or fonctionnait.

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